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Lutte contre la précarité menstruelle en Ethiopie : briser les tabous et offrir des solutions

En Ethiopie, l'enjeu menstruel ne se limite pas à la simple précarité d'accès aux produits sanitaires. Derrière ce défi se cache une profonde détresse sociale. Bien que la menstruation soit un phénomène naturel pour toutes les femmes, elle est vue ici comme une source de honte. 70% des jeunes filles éthiopiennes rencontrent ce processus biologique sans aucune connaissance préalable.¹ Ajouté à cela, d'anciennes croyances culturelles et religieuses associent la période menstruelle à l'impureté. Les conséquences ? De nombreuses restrictions pour ces femmes. CARE Ethiopie, une ONG réputée pour son engagement envers les causes féminines, avec le soutien financier de BNP Paribas et de l'AFD, travaille d'arrache-pied dans la région d'Adama pour changer cette réalité.


Par Myriam Boumahdi



© Niels Mayer - Adobe Stock


La précarité menstruelle en Ethiopie : tabous et répercussions


L'Ethiopie, terre de contrastes où se croisent christianisme orthodoxe et islam, voit ses traditions profondément enracinées accentuer la stigmatisation des menstruations.

Le christianisme orthodoxe, religion prédominante du pays, a des prescriptions spécifiques les concernant. Dans cette tradition, les femmes ayant leurs règles sont considérées comme « impures ».² Dans certaines régions, il est courant que les femmes ne puissent pas cuisiner ou entrer dans les lieux de culte pendant leurs règles. Cette perception renforce le sentiment de honte et de gêne ressenti par de nombreuses femmes et jeunes filles, limitant ainsi leur participation à la vie communautaire pendant cette période.

Des croyances similaires existent également dans certaines communautés musulmanes du pays. De tels tabous remontent à des siècles, se fondant sur des interprétations anciennes des écritures saintes du Livre. Ces croyances ont imprégné la culture au point que les femmes elles-mêmes acceptent souvent ces restrictions sans les remettre en question. « La religion et la culture se sont entremêlées de manière si complexe qu'elles ont façonné ces croyances délétères. Mais nous voyons un espoir, un changement est à l'horizon. » témoigne Kaleab Getaneh Zewelde, fondateur de l’association Mela for Her qui lutte contre la précarité menstruelle en Ethiopie, et d’aouter : « Ce n'est pas seulement un défi physique, mais aussi psychologique pour de nombreuses filles et femmes »


Un rapport de l'UNICEF souligne que l'accès limité aux produits menstruels sûrs et efficaces est un problème majeur dans la région. De nombreuses zones rurales manquent d'infrastructures sanitaires adéquates.⁴ Le coût élevé des protections menstruelles contraint de nombreuses femmes à des solutions improvisées comme des feuilles, des morceaux de vieux tissus ou de la mousse de matelas usagés, conduisant à des infections et autres complications.

Seulement près de 25% des femmes et des jeunes filles ont le privilège d'accéder à des produits d'hygiène menstruelle adaptés. Ce chiffre chute drastiquement lorsqu'on s'intéresse aux zones rurales, où 80% de la population réside. L'anxiété liée à la menstruation les amène parfois à manquer l'école bien avant le début de leur cycle, par peur d'être surprises par leurs règles. Une étude menée dans la région Somali révèle que 68% des écolières s'absentent d'au moins une journée d'école pendant leur cycle. Cette réalité se manifeste également dans le secteur professionnel, où de nombreuses entreprises signalent des taux d'absentéisme élevés pendant cette période. Cette précarité menstruelle ne se contente pas de mettre en danger leur santé et leur bien-être social, elle limite également leur contribution à l'économie et freine la réalisation de leurs ambitions.


Le projet CARE : sensibilisation, accès et infrastructures


C'est dans ce contexte que CARE, par l'intermédiaire de sa directrice régionale à Adama, Amina Mohammed, insiste sur la nécessité de « transformer non seulement la disponibilité des produits, mais aussi les mentalités ».⁵ CARE a adopté une approche multi-facettes en matière de sensibilisation. En utilisant des films, des ateliers et des témoignages, l'organisation tente de démanteler les mythes entourant la menstruation.⁶ Les écoles sont les principaux théâtres de ces actions ciblées, visant à mettre fin au silence entourant ce sujet.


En matière d'initiatives sociales, la collaboration est souvent la clé du succès. C'est pourquoi CARE a établi un partenariat solide avec Pro Pride, une ONG locale. Cette collaboration garantit une meilleure mise en œuvre sur le terrain, en tirant parti des connaissances et des compétences locales. Teshome Aklilu, directeur exécutif de Pro Pride, témoigne de l'importance de cette alliance, déclarant : « Ce partenariat est le cœur de notre succès. Nous combinons nos expertises pour un impact maximal ».


L'enjeu est colossal. Dans un pays déjà fragilisé par la pauvreté, l'accès aux protections périodiques est extrêmement limité. Cette absence de moyens conduit de nombreuses femmes à recourir à des substituts potentiellement nocifs. Le projet CARE, débuté en février 2022 et prévu jusqu'en juillet 2024, avec un budget de 2 300 000 €, financé par BNP Paribas et l'AFD, vise non seulement à mettre fin à ces pratiques risquées, mais aussi à instaurer une véritable révolution en matière d'hygiène menstruelle. Leur objectif ? Sensibiliser près de 405 000 personnes, en mettant l'accent sur les écolières, les étudiantes, les ouvrières d'usines et les différentes associations sur place.



De nouvelles infrastructures et politiques publiques pour l’Ethiopie


La réponse du gouvernement éthiopien face à la précarité menstruelle est prometteuse. Sous l'influence du projet CARE, des discussions ont été initiées sur des ajustements fiscaux pour rendre les protections menstruelles plus abordables. Bekelech Tekleyohannes, Secrétaire d'Etat à la Santé en Ethiopie, confirme : « L'importance accordée à cette problématique par les hautes instances du pays est un signe encourageant pour l'avenir ».

CARE envisage par ailleurs la refonte des infrastructures sanitaires des écoles. « Chaque école devrait disposer d'installations sanitaires modernes » souligne Tsega Belachew, coordinatrice de projet chez CARE. L’ambition ne s'arrête pas à la mise en place de latrines neuves. Elle intègre également un volet éducatif, prévoyant la formation des enseignants et des élèves à la gestion hygiénique des déchets menstruels.⁸ Le projet entend aussi instaurer une autonomie régionale en soutenant la production locale redonnant aux femmes un rôle clé.


Les efforts combinés de CARE, Pro Pride, et des soutiens financiers de BNP Paribas et l'AFD, offrent à l'Éthiopie une perspective encourageante. Ils façonnent un futur où la menstruation est délestée de ses préjugés pour être pleinement intégrée dans la vie quotidienne des femmes éthiopiennes.




¹ https://www.carefrance.org/projets/ethiopie-lutte-contre-la-precarite-menstruelle/

² https://www.unicef.org/ethiopia/media/3096/file/MenstrualHygieneManagementinEthiopia.pdf

³ Ibid

⁴ Ibid

⁵ https://www.carefrance.org/projets/ethiopie-lutte-contre-la-precarite-menstruelle/

⁶ Ibid

⁷ Ibid

⁸ Ibid

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