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Mettre fin aux mutilations génitales : le combat s’intensifie au Kenya !

« Les vies de bien des femmes [...] sont assombries par la violence mais chacune d’elle est une lumière et un exemple qui prouve que les meilleurs instincts de l’humanité - aimer, partager, protéger - sont capables de triompher, même dans les pires circonstances »¹ déclarait Denis Mukwege, Prix nobel de la paix 2018 pour son engagement contre les excisions. Si les mutilations génitales perdent en fréquence au Kenya - une chute de 11 points entre 2003 et 2021 - et que la législation tente d’endiguer le phénomène par une réponse politique, sur le terrain le combat continue. Les acteurs qui s’engagent font état d’un inquiétant constat : le phénomène reprend de l'ampleur.


Par Camille Léveillé



© Fondation Men Enf FGM


Recrudescence des mutilations génitales et des mariages forcés


La Corne de l’Afrique connaît aujourd’hui un enchaînement de crises engendré par la sécheresse la plus importante de ces quarante dernières années. Au-delà des répercussions directes, comme la faim ou la soif, des conséquences insoupçonnées apparaissent. En Somalie et au Kenya, les taux de mariages forcés et de mutilations génitales augmentent. « Nous constatons des taux alarmants de mariages d'enfants et de mutilations génitales féminines dans la Corne de l'Afrique - certaines familles démunies s'arrangeant pour marier des filles dès l'âge de douze ans à des hommes de plus de cinq fois leur âge »², déclare Andy Brooks, conseiller régional de l'UNICEF pour la protection de l'enfance en Afrique orientale et australe. Au Kenya, les comtés les plus touchés par la sécheresse sont également ceux dans lesquels les taux de mutilations génitales sont les plus élevés atteignant parfois les 94 %. Les mutilations sont réalisées sur des filles de plus en plus jeunes, les familles les préparant à un mariage précoce. « 22 des 47 comtés pratiquent toujours les mutilations génitales sur les jeunes filles et les femmes au Kenya alors même que la loi l’interdit depuis plus de 10 ans. Selon les communautés, les statistiques ne sont pas les mêmes. Il peut atteindre les 94 % pour la communauté Somali, 86% chez les Samburu et 78 % chez les Massaï. Ces chiffres sont alarmants dès lors que nous connaissons les conséquences psychologiques, physiques et médicales engendrées par ces violences sexuelles » explique Tony Mwebia, fondateur de la Men End FGM.


Des traumatismes indélébiles


Les traumatismes liés aux mutilations génitales peuvent apparaître à tout moment de la vie d’une femme. « Pour ma part, les complications ont débuté à mon mariage car j’étais excisée. La partie de mon organe génital qui avait été cousu a dû être ré-ouverte à l’aide d’un couteau. Pendant mon accouchement, de nouvelles complications sont apparues. Dans mon esprit, l'arrivée d’un bébé était un événement heureux mais, pour moi, en raison de mes mutilations cela a été un désastre. Lorsque j’ai vu qu’il s’agissait d’une petite fille, j'ai tout de suite souhaité m’engager pour éviter qu’elle ne subisse la même chose que moi. Les mutilations génitales ne font pas partie de la culture, en revanche, il s’agit d’un traumatisme à vie. Cela fait endurer aux jeunes filles et aux femmes des souffrances indescriptibles. Je rêve d’un Kenya où chaque fille et femme ait une voix qui compte et dans lequel il n’y aurait pas de mutilations génitales »³ témoigne Sadia Hussein, kényane victime de mutilations génitales.


Une fondation engagée


Pour lutter contre ce fléau qui connaît une recrudescence inquiétante, des acteurs s’engagent, à l’image de Tony Mwebia. Son envie de changer les choses et de lutter contre les violences génitales remonte à sa première expérience professionnelle. « Des hommes m’ont raconté comment ils avaient perdu leurs proches après des complications lors de l'accouchement, des femmes ont raconté comment elles avaient perdu leurs filles à cause de saignements excessifs lors de l'excision. Ces récits m'ont totalement bouleversé et je me suis juré de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour mettre fin à ce fléau ». C’est ainsi qu’en 2014, Tony Mwebia lance un hashtag sur Twitter #MenEndFGM. La fondation naît officiellement 5 ans plus tard alors que Tony multiplie les campagnes de sensibilisation auprès des communautés les plus concernées. Son idée est simple : impliquer les hommes dans les discussions autour des violences génitales. Les hommes, principaux décisionnaires et chefs de famille au Kenya, n’étaient, auparavant, ni informés ni sensibilisés à ces enjeux. « Nous ne pourrons pas atteindre l'égalité des sexes si nous n'avons pas toutes les parties prenantes autour de la table » considère Tony Mwebia. « L’engagement des femmes doit bien évidemment continuer, et, en parallèle, nous devons insuffler un nouveau mouvement dans lequel les hommes sont également concernés, ce qui n’était pas le cas jusqu’alors », explique-t-il.


Vers une évolution des mentalités


« Nous remarquons qu’après nos campagnes de sensibilisation, une fois que nous avons expliqué aux hommes les conséquences sur les femmes et que l’on montre des vidéos de témoignages de femmes mutilées, les mentalités évoluent. Avant l’intervention de la fondation, la majorité des hommes ne savent pas la réalité qui se cache derrière ce que subissent les femmes mutilées génitalement » souligne Tony Mwebia. « A l’origine je pensais que cela faisait partie de la culture mais en réalité, ce n’est absolument pas le cas. Il est clair que mes enfants ne subiront jamais de tels actes. Je décide de m’engager dès à présent contre les mutilations génitales en commençant par mon propre foyer, puis j’en parlerai aux personnes de mon village »⁴ témoignait Abdi Rashid Alichacho, un villageois kényan après avoir reçu une formation de sensibilisation par la fondation Men End FGM. Plus de 50 000 personnes ont directement bénéficié des actions de la Fondation. Cette dernière s'appuie sur le dialogue communautaire, la sensibilisation, la formation, l'engagement des jeunes mais aussi des chefs religieux et des anciens de la culture traditionnelle. « 5 millions de personnes ont été indirectement sensibilisés grâce à des interventions télévisées, à la radio et aux réseaux sociaux » dévoile Tony Mwebia. Aujourd'hui, la Fondation est soutenue par des gouvernements locaux et le gouvernement national, par l'intermédiaire du Conseil de lutte contre les mutilations génitales féminines et de la Direction des services à l'enfance.


Un long chemin à parcourir


Malgré cet engouement et ce nouveau mouvement créé au Kenya, le chemin à parcourir reste long pour mettre fin à ce fléau. Pour Tony Mwebia, l’une des clés de la réussite se trouve dans la coopération. « Nous cherchons à créer un mouvement régional en Afrique pour sensibiliser autour des violences génitales. Nous ne pourrons les éradiquer que si tous les pays s’engagent, ensemble, à mettre fin aux mutilations génitales, sinon elles perdureront. Nous pensons que les partenariats à tous les niveaux permettront de développer une réponse adéquate et globale autour des mutilations génitales. Ainsi, nous avons initié des discussions avec plusieurs Etats pour lutter contre les mutilations transfrontalières et la Spotlight Initiative Africa, programme de l'ONU, dans le but de renforcer la capacité des réseaux d'hommes à modifier les normes sociales de manière positive. Enfin, nous sommes en relation avec les services compétents de la Commission de l'Union africaine » souligne Tony Mwebia et de conclure : « Seuls, nous ne pourrons y parvenir. Si la fin des mutilations génitales n'est pas pour tout de suite, je suis convaincu que le combat que nous menons n’est pas vain et qu’un jour plus aucune femme ne sera mutilée. »



¹ Denis Mukwege, La force des femmes, 2021

² https://www.unicef.org/press-releases/child-marriage-rise-horn-africa-drought-crisis-intensifies

³ https://www.youtube.com/watch?v=FD-IyBp9S80&feature=youtu.be

⁴ https://www.youtube.com/watch?v=BFEgCLRlqxQ

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