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Bari, là où les innovations agricoles rencontre leurs investisseurs

il y a 11 minutes
8 min de lecture

Le 25 novembre, le CIHEAM Bari accueille l'AU-EU-Med Innovation Fair, consacrée à la sécurité alimentaire et à l'agriculture durable. Trente-quatre solutions venues d'Afrique, d'Europe et de Méditerranée, déjà éprouvées sur le terrain, y rencontreront les financeurs capables de les porter à l'échelle.


© Kamand Razavi for European Commission (2025)
© Kamand Razavi for European Commission (2025)

Un besoin vital, des projets porteurs


L'enjeu est considérable. Selon le rapport SOFI 2026 des Nations unies, l'Afrique compte environ 309 millions de personnes sous-alimentées, soit un habitant sur cinq. Le continent, dont la population devrait approcher 2,5 milliards d'habitants en 2050, sera le principal marché alimentaire mondial de demain. Sur l'autre rive, l'Europe et la Méditerranée cherchent des réponses au stress hydrique, à la résistance aux antimicrobiens, à la dépendance aux engrais importés. Trois espaces géographiques qui n’ont d’autre choix que d’amplifier leur résilience et leur capacité d’adaptation face au changement climatique. Les besoins convergent ; les solutions aussi. Bari réunit 34 projets autour de 4 thématiques phares.


Production agricole durable. Les hybrides de tomate de l'Université du Ghana visent un secteur national estimé à 1,3 milliard d'euros par an, alors que le pays importe encore une centaine de millions d'euros de tomates. Homologués au Ghana, ils peuvent circuler dans toute la CEDEAO sans nouvel enregistrement. Le biofertilisant PASUSI augmente les rendements des légumineuses de 15 à 45 % ; la demande dépasse déjà 25 tonnes par saison, deux fois la capacité actuelle. 170 000 euros suffiraient à automatiser la production et à bâtir la chaîne du froid. En Afrique de l’Est, PrAEctiCe réutilise les eaux usées pour irriguer, grâce au solaire (0,5 à 1,5 million d’euros).

Chaînes de valeur et commerce. Biofortifiés et tolérants à la sécheresse, les haricots NARO comptent dix variétés enregistrées en Ouganda et au Rwanda ; le projet cherche jusqu’à 2 millions d’euros pour sceller des contrats avec des transformateurs et étendre la production aux cantines d'une centaine d'écoles. DualCassava, porté par l'Université de Greenwich avec des partenaires au Malawi et en Tanzanie, a réduit d'environ 25 % la mortalité des poussins dans ses premiers essais. Le principe : remplacer jusqu'à la moitié du maïs des rations avicoles par des gruaux de manioc, avec à la clé 27 % de marge supplémentaire pour l'éleveur et 17 % pour le fabricant d’aliments. HD4A valorise les cultures négligées en crackers enrichis et fruits séchés. L'ensemble représente un ticket de 450 000 euros.

Économie circulaire. IINCiTiS-FOOD a breveté au Kenya un aliment piscicole à base de larves de mouche soldat noire et d’Azolla, adapté aux eaux chaudes (200 000 à 1 million d’euros). FoodLAND propose lui quatre emballages biosourcés issus de sous-produits agricoles. Le bassin méditerranéen apporte sa part. NEWFEED, coordonné par l'institut basque AZTI dans le cadre de PRIMA, transforme les rafles de raisin en ingrédient pour vaches et brebis laitières, validé à 10 % de la ration en Espagne, en Grèce, en Égypte et en Turquie, avec un impact environnemental réduit de 5,5 à 7,7 % : c'est le ticket le plus élevé des projets de recherche, 7 à 8 millions d'euros pour une usine de 10 000 tonnes par an.

Biotechnologies et numérique. Le projet SAFEFISH de l'Université Makerere ouvre une alternative aux antibiotiques en aquaculture, un marché où les produits à base de phages sont déjà commercialisés en Europe. Le leurre à phéromones de l’ICIPE capture mâles et femelles de la mineuse de la tomate, qui peut détruire 80 % d’une récolte ; associé aux hybrides ghanéens, il pourrait former une offre intégrée « génétique et protection des cultures ». Côté santé animale, SWINOSTICS2 dépiste sur le terrain, à partir de la salive, la peste porcine africaine, contre laquelle l’Union européenne n’autorise aucun vaccin (1,5 million d’euros).


Dix ans qui ont fait leurs preuves


Plus de dix ans de partenariat UA-UE sur la sécurité alimentaire ont produit un capital scientifique remarquable, financé par Horizon 2020, Horizon Europe, PRIMA, DeSIRA ou LEAP-AGRI. Le passage à l’échelle est désormais une nécessité pour ces projets en recherche de financement. L’évènement du 25 novembre prochain peut être déterminant pour nombre d’entre eux. Et les éditions précédentes ont fait leurs preuves. Nairobi en 2022, Le Cap en 2023, Le Caire en 2024, Bruxelles en 2025 : en quatre éditions, la Foire a présenté jusqu'à 150 solutions à plus de 2 000 participants, obtenu des engagements en capital allant jusqu'à 600 000 euros par entreprise et associé des partenaires comme EDF Africa, L'Oréal, Sanofi, Sothema ou United.b.

Après Le Cap en 2023, le rapport de la Commission européenne détaillait : « la fintech climatique Melanin Kapital a noué une coopération avec la filiale kenyane d'Absa et le Fonds africain de développement. Elle a vu sa base de clients passer de 10 à 10 000 ; la start-up zimbabwéenne CropFix a été invitée par un groupe viticole à discuter d'un partenariat. »

À Bruxelles en 2025, les dix-huit finalistes du challenge ont tous obtenu un accompagnement à l'incubation via la plateforme Africa-Europe Innovation Platform et une vitrine sur EuroQuity (la plateforme de BPIFrance) ; six d'entre eux ont ensuite pitché devant des investisseurs sélectionnés. Plusieurs structures ont depuis pris leur envol. La zambienne Green Giraffe, qui relie par l’intelligence artificielle les petits producteurs à des acheteurs exigeants avant même les semis, revendique déjà des milliers d’agriculteurs. La néerlandaise LUXEED Robotics vient de recevoir le prix Brightlands pour son désherbage laser sans herbicide, avec des premières ventes visées en 2027. La tunisienne My AloéOléa, qui fait pousser aloe vera et oliviers en agriculture régénératrice avec 70 % d’eau en moins et emploie une main-d’œuvre majoritairement féminine, prépare son entrée sur les marchés européens.

Le centre ENRICH in Africa, né de cette dynamique, a pour sa part accueilli en France pendant trois mois dix start-up venues de six pays africains ; toutes y ont lancé des projets. Parmi eux, l'égyptienne Baramouda valorise les déchets de canne et de betterave sucrière en engrais organique, dans un pays qui produit quelque 38 millions de tonnes de résidus agricoles par an.


34 start-ups & PMEs pour compléter l’affiche


Retenues parmi plus de 200 candidatures reçues en septembre et passées au crible d'une task force d’experts réunissant notamment AEIP, le consortium CEA-FIRST, ENRICH in Africa, le Conseil européen de l'innovation (EIC), l'Alliance Bioversity International-CIAT et la Banque mondiale, vingt start-up et PME issues de la recherche ou de la deep tech couvrent tout le spectre, du prototype à l'entreprise en croissance.

Financer et tracer. Au Kenya, Shamba Records ouvre le crédit à quelque 110 000 petits producteurs par l’IA et la blockchain, en conformité avec le règlement européen contre la déforestation ; elle lève plus de 3 millions d’euros. En Ouganda, MobiPay AgroSys finance la main-d’œuvre adulte pour sortir les enfants des champs, preuve à l’appui pour les acheteurs européens (260 000 euros). Kajou, entreprise sociale née de Bibliothèques Sans Frontières, forme déjà 8 500 jeunes agriculteurs sénégalais grâce à des cartes microSD et à un assistant d'IA qui fonctionnent sans connexion, en wolof et en pulaar. À Varsovie, WeavAir fusionne satellite, capteurs et IA embarquée pour produire une mesure des résultats climatiques que banques, assureurs et acheteurs de carbone peuvent financer (1,5 million d'euros).

Robotiser et instrumenter. En Navarre, le ZeroToxBot de Lab4Impact détruit les adventices, racines et banque de graines comprises, sans herbicide ni eau ; breveté au niveau européen et validé sur environ 2 500 hectares en Espagne, en Pologne et en Roumanie, il fait économiser 170 à 220 euros d'herbicide par hectare et par an. (1,5 million d’euros). Au Liban, FullFarm suit les troupeaux laitiers grâce à une capsule ingérable qui mesure le pH du rumen et détecte l'acidose avant les premiers symptômes (100 000 euros).

Régénérer les sols. En Tanzanie, Plant Biodefenders fournit à 45 000 agriculteurs des biointrants certifiables pour lever l'obstacle des résidus de pesticides qui ferme les marchés européens au café, à la noix de cajou ou à l’avocat (un million d’euros). Au Ghana, Bimak Green Technologies, portée par des jeunes, convertit fumier et résidus agricoles en biogaz de cuisson et en engrais (100 000 euros).

Conserver, transformer, nourrir. Koolboks, forte de 15 000 réfrigérateurs solaires dans 25 pays, porte le ticket le plus élevé : 26 millions d’euros en série B. Elle s’adresse à une clientèle composée à 70 % d'entreprises dirigées par des femmes. À Nairobi, Nutri Shrooms mise sur des bouillies enrichies aux pleurotes pour les femmes enceintes et les jeunes enfants, avec le plus petit ticket du plateau : 33 700 euros. En Tunisie, Harvest Labs tire des peaux et pépins de grenade des compléments alimentaires contre le syndrome métabolique (150 000 à 300 000 euros). Entre l'Italie et la Zambie, Koalisation installe sans coût initial des foyers de cuisson performants financés par le carbone, puis vend les granulés par abonnement : 3 000 foyers équipés dans la Copperbelt, 2,2 millions d'euros sont recherchés pour en viser 200 000 en 2030.

Boucler les cycles. Au Nigeria, Foodlocker tire des drêches de brasserie un aliment pour bétail qui réduit de 70 % le méthane. À Marseille, Polychaeta convertit les déchets piscicoles en vers marins riches en protéines. À Tunis, PigmentOCO teint le coton au CO₂, sans eau et développe une alternative au permanganate pour le délavage du denim (1 million d'euros).


Les investisseurs sollicités


Le dispositif est en effet pensé pour l'investisseur. Les quatorze solutions issues de projets de recherche ont été sélectionnées sur leur maturité, leur potentiel de marché et leur attractivité financière, puis documentées dans un dossier qui précise le niveau de maturité technologique, la propriété intellectuelle et le montant recherché. Trois portes d'entrée sont proposées : licence ou contrat d'achat sur des actifs déjà commercialisables (de 60 000 à 850 000 euros), cofinancement d'un essai pilote avec option prioritaire sur les résultats (de 220 000 à 400 000 euros), ou positionnement précoce à partir de 100 000 euros. La collaboration avec Bpifrance joue un rôle d’accélérateur au travers de multiples actions et supports dont la plateforme virtuelle EuroQuity de Bpi qui offre à chaque porteur une présentation visible par des centaines d'investisseurs membres. Le projet Horizon Europe « Africa-Europe Innovation Platform (AEIP) » associé est lui aussi un atout maître qui perdure au-delà du grand rendez-vous de Bari. Il organisera en effet des rencontres ultérieures entre les 34 innovateurs et les investisseurs potentiels. Un partenariat win-win qui s'inscrit dans la continuité du projet Horizon 2020 ENRICH in Africa (2021-2024), à l'origine du centre du même nom au Cap. Dans moins d'un mois, ils sont donc une centaine d'investisseurs attendus : fonds de capital-risque, investisseurs d'impact, banques de développement, fondations, financements mixtes, groupes industriels.


Une nouvelle décennie s’écrit à Bari


Le calendrier donne à cette édition une portée particulière. L’AU-EU-Med Innovation Fair de Bari, événement phare de la Mediterranean Innovation Agrifood Week, sera la première vitrine de la feuille de route renouvelée du partenariat FNSSA pour 2027-2036, en vue de la réunion ministérielle UA-UE de recherche et d’innovation de l’année prochaine. En 2027, l'Union pour la Méditerranée adoptera sa stratégie de passage à l'échelle. Le suivi est déjà prévu : engagements d'investissement, accords conclus, brevets déposés, financements levés seront mesurés au cours des années à venir, y compris sur les sept années restantes de la mise en œuvre de l’Agenda Innovation UA-UE (2023-2033). Pour un investisseur, l'occasion est rare : accéder en une journée à un portefeuille de solutions validées, documentées, adossées à des institutions solides, sur des marchés en croissance. Pour l’agriculture africaine, européenne et méditerranéenne, c’est l’occasion de faire de la recherche et de l’innovation un levier de coopération internationale et de souveraineté alimentaire, désormais l’un des enjeux les plus cruciaux de la prochaine décennie qui affecte plus de 260 millions de personnes dans le monde, selon les derniers chiffres de l'ONU.



 
 

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