Compétitivité, souveraineté, résilience : quelles infrastructures pour demain ?
- camilleleveille8
- 1 oct.
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La France fait face à un défi de taille : repenser ses infrastructures à l’heure de la transition énergétique, du réchauffement climatique et de la révolution numérique. Entre investissements colossaux, modernisation urgente du réseau ferroviaire, résilience des réseaux face au changement climatique et explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle, les acteurs publics et privés s’accordent sur plusieurs priorités : accélérer, coopérer et financer. Les fondements mêmes de notre compétitivité et de notre souveraineté sont en jeu…

La place des réseaux dans la décarbonation
« L’urgence, c’est évidemment de la visibilité pour les acteurs. On ne doit pas refaire du stop and go sur les énergies renouvelables. Nous avons besoin d'accélérer car les émissions de gaz à effet de serre sont reparties à la hausse au premier trimestre 2025. Sur la question de l'énergie, il y a un grand enjeu à la fois de préservation du pouvoir d’achat. Et on a un enjeu évident en matière de compétitivité des entreprises » alerte Fabrice Roussel, député. Deux lois sont prévues. La première portera la programmation nationale pour l'énergie et le climat à l'horizon 2035. Le 8 juillet 2025, le Sénat a adopté, avec modifications, la proposition de loi en deuxième lecture. Elle devra être réexaminée prochainement par l'Assemblée, même si la date n'est pas fixée au regard du contexte politique actuel. La seconde proposition de loi concerne les infrastructures en mobilité et est prévue pour décembre 2025 suite à la conférence Ambition France Transports et au rapport remis au ministre démissionnaire Tabarot. « Les leviers de décarbonation sont les suivants : l'économie circulaire, le recyclage, l’électrification, des réseaux de CO2, des réseaux d'hydrogène décarboné et des réseaux de chaleur. Derrière tous ces leviers de décarbonation de l’industrie, il y a des réseaux, il y a des infrastructures » note Baptiste Perrissin-Fabert, directeur général délégué de l’ADEME. Une question figure aujourd’hui aux cœur des préoccupations : les coûts et les financements. Et pour cause, les besoins pour financer ces infrastructures sont colossaux. « Nous parlons d’environ 200 milliards d’euros d’investissements pour renouveler le parc existant d’infrastructures de transport et de distribution d’électricité : 100 milliards chez Enedis, 100 milliards chez RTE ». détaille Anthony Cellier, commissaire à la Commission de régulation de l’énergie (CRE). Pour avancer vers l’objectif de la décarbonation il faut également investir dans de nouveaux réseaux : « Cela est indispensable pour atteindre notre objectif de décarbonation, industrialiser des sites comme Dunkerque, Le Havre ou Fos-sur-Mer – qui nécessitent de très grosses infrastructures électriques – et ainsi accompagner la décarbonation des industriels tout en attirant de nouvelles industries. Pérenniser les infrastructures existantes, c’est redoubler les gros pylônes comme les petits poteaux, et en construire de nouveaux, notamment pour répondre aux besoins croissants des data center. Cela suppose également d’accélérer sur le plan administratif et sur l’acceptabilité, collectivement, pour aller plus vite dans les décisions. La coordination entre opérateurs de transport, régulateurs, préfets et représentants territoriaux est essentielle, car au bout du compte ce sont les territoires qui bénéficient de la dynamique économique et fiscale. Installer un industriel à Fos-sur-Mer, c’est créer de l’emploi, générer des recettes fiscales locales et contribuer à la décarbonation de l’atmosphère : les habitants voient directement les bénéfices. Voilà les grands projets sur lesquels nous nous positionnons. » poursuit le commissaire de la CRE. Ces investissements sont nécessaires car ils concernent directement la vie des Français que ce soit au travers de l’attractivité des entreprises, du pouvoir d’achat des citoyens ou encore de la compétitivité. « Compétitivité, souveraineté et décarbonation vont de pair. Les infrastructures sont le vecteur qui connecte l’ensemble de ces enjeux. Prenons l’exemple du biométhane ou de l’hydrogène : il est essentiel de produire en France, de soutenir la filière et de transporter un maximum de molécules produites localement. Mais il faut aussi penser de façon globale et macro, avec des corridors et des interconnexions, comme cela existe déjà pour le gaz ou l’électricité, cela existera demain pour l’hydrogène. Ces interconnexions permettront à nos industriels d’accéder à un hydrogène compétitif. Il faut donc travailler à la fois localement, en étant ancré dans les territoires, et à l’échelle européenne, pour garantir la souveraineté, la compétitivité et la résilience dont nous avons besoin. » explique Sandrine Meunier, directrice générale de NaTran.
Mobilités et infrastructures : moderniser et financer
La question des transports et des infrastructures de mobilité se situe au cœur de la transition. Ici aussi, le constat est unanime : il faut moderniser, entretenir, et investir massivement. Mais comment trouver les financements, alors que les besoins paraissent si importants et les budgets en berne ? La loi de programmation prévoit d'allouer 3 milliards d'euros supplémentaires par an au secteur des transports entre 2026 et 2031. « Concernant la modernisation du réseau ferroviaire, le potentiel d’augmentation du trafic est considérable, mais l’état de modernisation atteint seulement 18 % en France, contre de 80 % en Allemagne. Selon SNCF Réseau, les besoins d’investissement s’élèvent à 1,5 milliard d’euros supplémentaires par an à partir de 2028. Et il ne s’agit là que d’un plancher : le minimum indispensable pour assurer l’avenir du réseau.» expose Franck Dhersin, Sénateur du Nord. Pourtant, il ne s’agit pas seulement de maintenir, mais d’accroître l’offre. « Il faudrait mettre presque 2 milliards de plus par an pour augmenter le nombre de voyageurs », souligne le parlementaire et d’ajouter : « De nombreux d’habitants habitent à proximité des gares : si on développe l’offre, on change les comportements. On réduit la voiture individuelle, on décarbone les déplacements quotidiens, et on améliore la qualité de vie. » Il faut trouver ces investissements dans un contexte budgétaire contraint. « Nous avons en France une industrie ferroviaire remarquable, un véritable bijou qui exporte dans le monde entier et que nous devrions davantage soutenir. Le réseau doit être entretenu en permanence : il faut maintenir et investir sans relâche. Bien sûr, l’automobile reste un concurrent redoutable pour les transports publics, mais lorsque l’on parvient à dépasser cette opposition, le modèle recettes/dépenses devient bien plus équilibré. La Suisse en est la preuve : 30 % de la population est abonnée à un réseau de transport et 30 % supplémentaires en sont des usagers réguliers, ce qui génère des recettes substantielles. Parions sur le succès du transport public et collectif : il peut séduire une fraction significative de la population et créer de la valeur. On le voit déjà aujourd’hui avec les TGV de la SNCF. » observe Fabienne Keller, députée européenne. « Il faut prioriser les projets pour avoir une bonne résilience. Nous avons besoin d’une affectation des recettes issues du transport vers le transport. Au regard des besoins de régénération des transports, cela est une évidence » rappelle Gérard Leseul, député de la Seine-Maritime, vice-président de la commission du Développement durable et de l’Aménagement du territoire. Quelques belles histoires laissent à penser que cela est encore possible : « Grâce à l’action collective, certaines lignes ont pu être sauvées, comme ce fut le cas sur mon territoire. La question est désormais de savoir comment cette véritable colonne vertébrale que représentent les lignes ferroviaires peut être intégrée dans les dynamiques locales, notamment en matière d’urbanisme. Cela suppose également de réfléchir à la réouverture de gares et à leur transformation en pôles de centralité. Une meilleure valorisation des lignes et des gares, y compris pour le fret, constitue également une piste prometteuse. En arrière-plan, demeure toutefois l’enjeu crucial de l’accessibilité de ces infrastructures » témoigne Guillaume Gontard, Sénateur de l’Isère. Les solutions ne sont pas uniquement financières, elles sont aussi techniques. L’ingénierie a un rôle clé à jouer pour optimiser l’usage des infrastructures. « Le rôle de l’ingénierie, c’est de donner une traduction technique à l’ambition politique », rappelle Michel Kahan, président du Syntec-Ingénierie et d’ajouter : « Nous devons répondre aux besoins de la société. Aujourd’hui, il s’agit de la décarbonation mais aussi de savoir tabler sur le juste besoin. »
Résilience des infrastructures : une vision à long terme
La résilience est le maître mot. Les infrastructures doivent pouvoir encaisser des chocs de plus en plus fréquents. « La résilience consiste à affirmer une vision de son territoire tout en intégrant les chocs qui peuvent le percuter comme le changement climatique. Les petites villes disposent certes de réseaux d’assainissement, d’eau ou encore d’infrastructures électriques, mais ces capacités doivent être renforcées pour accueillir durablement des acteurs économiques. Il est essentiel de se projeter dans le temps : concernant les réseaux d’eau, par exemple, les ambitions affichées restent bien en deçà des moyens engagés. Si l’on veut que ces réseaux résistent aux chocs et continuent de fonctionner efficacement, il reste encore beaucoup à faire. Nos infrastructures sont fragiles sur le niveau d’usure », détaille Christophe Bouillon, président de l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT). « Ces deux dernières années, nous avons connu trois fois plus d’événements climatiques qu’au cours des cinq années précédentes », rappelle Vincent Dufour, Directeur des Affaires Publiques d’Enedis. Pour le distributeur, la question de la résilience du réseau est vitale car il permet ce dernier permet le fonctionnement de tous les autres réseaux. « Nous avons lancé un plan aléa climatique : 300 000 km de réseau traités d’ici 2040. Nous allons supprimer 150 000 km de lignes fragiles, remplacer par enfouissement ou câbles torsadés. Plus de 95 % des nouvelles lignes sont désormais construites en souterrain. » poursuit Vincent Dufour. Les technologies numériques jouent également un rôle. « L’intelligence artificielle permet de prévoir les incidents », souligne-t-il.
Le numérique : nouvelle frontière de l’infrastructure de demain
« La performance de nos réseaux est mesurée par leur couverture : la France est bien couverte, mais nous souffrons d’un problème d’épaisseur de cette couverture. Il faudra repenser les infrastructures et la manière de gérer le trafic, notamment avec les besoins induits par l’intelligence artificielle, que nos réseaux actuels ne pourront pas absorber. À l’origine, ils ont été conçus pour gérer principalement du trafic descendant. Or, si l’on observe les tendances dans les zones les plus connectées, on voit déjà l’émergence d’usages différents. Dans ce contexte, le réseau doit être entièrement repensé. » partage Christophe Leon, président-directeur général région Europe de l’Ouest d’Ericsson. Des entreprises internationales comme Amazon Web Service n’hésitent pas à investir en France : « En France, un plan de 6 milliards d’euros d’ici 2031 soutient 5 000 emplois. AWS met à disposition des briques technologiques dans le cloud pour permettre aux entreprises de rester compétitives et d’accéder rapidement aux marchés. Trois atouts principaux rendent la France particulièrement attractive : la qualité des talents, notamment en intelligence artificielle ; un mix énergétique parmi les plus compétitifs au monde, crucial pour les infrastructures technologiques ; et un écosystème dynamique de start-up et de PME, avec près de 500 entreprises innovantes en France. Enfin, l’Europe bénéficie d’un réseau de datacenters AWS interconnectés, dont six au total dans l’UE, dont un en France. » souligne Arnaud David, directeur des affaires publiques d’AWS. « La tech sera un gisement d’emplois. L’intelligence artificielle sera un relais de croissance, nous devons être au rendez-vous. Nous avons loupé des batailles autour de la donnée ou de l’industrie, nous sommes typiquement à un virage, la bataille n’est clairement pas perdue. Nous pouvons emporter ce match autour de l’IA », conclut Eric Bothorel, député des Côtes d’Armor.




