Construire l’agriculture de demain : l'innovation au coeur du modèle
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Au Salon international de l’Agriculture, qui se tient actuellement à Paris, robots autonomes, solutions de biocontrôle et outils d’intelligence artificielle occupent désormais une place importante. Derrière la vitrine technologique, la France — première puissance agricole européenne — tente de concilier innovation, résilience climatique et viabilité économique.

La France : première nation agricole européenne
Première puissance agricole de l’Union européenne, la France ne domine pas seulement par l’étendue de ses surfaces cultivées ou la diversité de ses productions, elle figure également parmi les pays européens où l’agritech est la plus développée, talonnée par les Pays-Bas. Les agriculteurs comptent parmi les professionnels qui utilisent le plus la technologie dans leur activité quotidienne : les trois quarts possèdent au moins une machine robotisée et près de la moitié recourent à des systèmes GPS intégrés aux tracteurs pour optimiser le rendement de leurs parcelles.¹ La France recense aujourd’hui 215 start-up et entreprises actives dans les secteurs de l’AgriTech et de la FoodTech. Elle se positionne au premier rang de l’Union européenne en matière de levées de fonds dans ces domaines, et occupe la cinquième place à l’échelle mondiale. France 2030 y consacre plus de 2,3 milliards d’euros pour l’ensemble de sa stratégie agricole.² Dans un contexte marqué par le dérèglement climatique, la pression environnementale et la volatilité des marchés, l’innovation devient un atout de taille.
Des innovations à 360° de la chaîne agricole
L’agritech française couvre aujourd’hui l’ensemble du cycle de production, du champ à la gestion administrative. Créée en 2017, Elicit Plant développe des solutions brevetées destinées à renforcer la résistance des plantes au stress hydrique. Son innovation repose sur l’ajout de phytostérols, des molécules qui améliorent la capacité des cultures à retenir l’eau et à activer leurs mécanismes naturels de défense. Autre pilier majeur de l’agritech ; la robotique. L’entreprise Vitirover a lancé dès 2010 un robot autonome tout-terrain spécialisé dans l’entretien des terrains complexes, comme les vignes ou les cultures maraîchères. Guidé par GPS et fonctionnant à l’énergie solaire, il dispose d’une autonomie de 16 heures et peut traiter environ un hectare par cycle. L’objectif : réduire l’usage d’herbicides, limiter le recours aux engins lourds et diminuer l’empreinte carbone des exploitations. En Auvergne-Rhône-Alpes, Agrisoleo développe des structures agrivoltaïques mobiles, pilotées par intelligence artificielle orientant les panneaux solaires selon les besoins des cultures. Protection contre la grêle, réduction des brûlures solaires, modulation de l’ensoleillement, la technologie sécurise les rendements. Mieux encore, elle génère des revenus complémentaires grâce à la revente d’électricité. À Angers, Green Impulse mise sur le biocontrôle. Sa technologie « SYNERGIST » souhaite renforcer l’immunité naturelle des plantes en exploitant des synergies biologiques. Au lieu de recourir à des fongicides artificiels pour éliminer les agents infectieux, la société s'efforce d'aider les cultures à se protéger par elles-mêmes. Une approche alignée avec les attentes croissantes des consommateurs en matière de réduction des résidus chimiques.
Des difficultés structurelles
Malgré cette vitalité, l’agritech traverse une période délicate. Après l’euphorie des années 2020-2022, les financements se sont réduits. « Nos investisseurs actuels n'ont pas souhaité remettre au pot. J'ai le sentiment général qu'à partir de 2023, les fonds ont cessé de soutenir l'innovation pour privilégier une logique bilancielle : sécuriser des revenus sur plusieurs années, comme dans le logiciel, ce qui est plus difficile dans l'agriculture. » note Anthony Burgeat.³ En 2023, les levées de fonds ont reculé de 44 % puis de 12 % en 2024. Une légère reprise de 5 % est observée en 2025, pour atteindre 213 millions d’euros levés, mais le secteur demeure structurellement sous-financé. « Notre secteur est relativement sous-financé depuis toujours. De fait, il est habitué à avoir peu d'argent. Même quand c'est la tempête, nos start-up ont appris à durer dans le temps. » relativise Jérôme Le Roy, président de La Ferme Digitale.⁴ Le problème tient en partie aux cycles d’innovation longs. En agriculture, une récolte par an signifie qu’une erreur peut compromettre douze mois d’activité. Les temporalités agricoles s’accordent mal avec celles du capital-risque. « Une solution novatrice ne suffit pas, elle doit générer une économie mesurable, sécuriser le revenu ou réduire un risque tangible. Dans un contexte de marges sous pression et de forte dépendance aux aides publiques, leur capacité à expérimenter reste limitée. » analyse Baptiste Andrieu, dirigeant de Canopée Global Advisory. Enfin, la fragmentation de l’écosystème agricole, structuré autour des coopératives et marqué par la diversité des modèles d’exploitation, complique l’industrialisation rapide des solutions.
Le tournant générationnel
À plus long terme, une opportunité majeure se profile : près de la moitié des agriculteurs partiront à la retraite dans les prochaines années. Ce renouvellement pourrait accélérer l’adoption des technologies. « Une génération plus familière des outils numériques va reprendre les exploitations, ce qui pourrait accélérer l'adoption des innovations », estime Paolin Pascot, cofondateur et PDG d'AGRYCO Group.⁵ L’agriculture bénéficie aujourd’hui d’atouts réels pour séduire une nouvelle génération en quête de sens. Secteur clé pour la souveraineté alimentaire et la transition écologique, elle répond aux aspirations d’une génération Z attentive à l’impact social et environnemental de son engagement professionnel. Selon une enquête menée par l’ANEFA Finistère, 78 % des jeunes interrogés en 2023 déclarent vouloir conjuguer technologie et agriculture, signe d’un intérêt croissant pour des carrières à la fois innovantes et durables. Les formations évoluent également, intégrant davantage d’entrepreneuriat et d’innovation. C’est précisément ce positionnement qu’entendent accompagner Xavier Niel et Audrey Bourolleau avec Hectar. Depuis 2021 leur ambition est claire : former une nouvelle génération d’agriculteurs-entrepreneurs. Pour les jeunes qui ne s’inscrivent pas dans une transmission familiale, « la marche va être très haute », souligne Audrey Bourolleau, ancienne Conseillère Agriculture, Pêche, Forêt et Développement d'Emmanuel Macron et co-fondatrice d'Hectar d'ajouter : « Il faut leur donner des modèles qui tournent économiquement, soient socialement justes et durables. Ce que nous voulons leur donner, c’est vraiment une posture de chef d’entreprise agricole. »⁷ Initialement centré sur la reprise d’exploitations, le projet s’est élargi avec la création d’un accélérateur en partenariat avec HEC Paris. « Le volet innovation d’Hectar est devenu plus central qu’imaginé au départ », poursuit-elle. Face à l’afflux de demandes, l’initiative s’est transformée en véritable écosystème agritech, associant start-up et porteurs de projets agricoles.
La France dispose donc d’atouts solides : un tissu entrepreneurial dense, un savoir-faire agricole reconnu et un besoin croissant de solutions face au dérèglement climatique. Mais, pour que l’agritech devienne un véritable moteur de transformation, elle devra s’inscrire dans des modèles économiques viables, rassurer des exploitants confrontés à des marges sous tension et s’adapter aux temporalités propres au monde agricole.
⁴Ibid



