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Le temps de l’enfant n’est pas le temps de l’adulte

3 enfants par classe sont victimes d’inceste, 1 adulte sur 10 en a été victime.

La brutalité de ces chiffres est insoutenable ? La réalité est bien pire. Au quotidien, nous côtoyons des personnes victimes.

Cette maltraitance insupportable qui perdure, trouve un nouveau terrain d’expansion dans le numérique. Plus de 4 Français sur 10 ont déjà été victimes de violences en ligne.

S’il peut être un outil de sensibilisation efficace, le numérique est aussi un espace que l’on doit réguler pour protéger nos enfants de plus en plus jeunes à naviguer sur la Toile. Mais la loi seule ne peut tout résoudre. Des actions fortes sont nécessaires pour protéger nos enfants, des fonds suffisants doivent être alloués et une impulsion politique et collective doit prendre forme, mais elle se fait attendre.


Rencontre avec Isabelle Santiago, députée socialiste du Val-de-Marne, vice-présidente de la délégation droits des enfants de l'Assemblée nationale


Propos recueillis par Mélanie Bénard-crozat



Renforcer la protection numérique des mineurs


Le monde numérique est une extension de notre monde physique. Nos enfants naviguent de plus en plus jeunes dans cet univers. Il nous faut donc accroître nos actions autour de la réglementation certes, mais aussi en investissant dans la formation, dans la sensibilisation de tous : enfants, parents, professionnels de l’éducation et de l’enfance. Des outils existent déjà mais il faut faire en sorte que les textes soient respectés. Interdire de mettre des images pornographiques sous les yeux des enfants n’est pas nouveau. Mais avec l’accès facilité du numérique à notre jeunesse et la démocratisation du numérique dans notre société, il faut agir pour faire respecter ces textes par un certain nombre d’opérateurs internationaux, notamment. Vérifier l’âge des utilisateurs est nécessaire pour protéger notre jeunesse de certaines dérives. Parlementaires et acteurs de la protection de l’enfance appelons de nos voeux à la responsabilisation des plateformes pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants en ligne, avec l’adoption du règlement européen les obligeant à détecter et signaler les contenus pédocriminels.

Mais la loi, si elle est nécessaire ne fera pas tout.

Plusieurs autres actions prioritaires sont nécessaires : la formation des professionnels à la reconnaissance des signaux d’alerte chez les enfants ; la sensibilisation des jeunes à leurs droits ou encore la sensibilisation et la responsabilisation des parents face à leurs pratiques, et aux pratiques de leurs enfants en ligne. Tout cela nécessite des budgets. Et là, nous constatons un manque cruel de moyens.

Les écoles doivent informer et sensibiliser les enfants, mais aussi former les enseignants. Certes, mais il n’y a pas de moyens alloués pour cela. Nous avons la police et la gendarmerie qui se déplacent avec une certaine efficacité et disponibilité mais les élèves seraient plus réceptifs à des actions plus engageantes utilisant « leurs codes ». Grâce à leurs réseaux et à leurs connaissances, certains parviennent à faire intervenir des professionnels, des associations, mais cela reste embryonnaire. Pour une sensibilisation de tous nos jeunes, il faut une véritable stratégie à l’échelle du pays et se donner les moyens de réussir. Nous avons aujourd’hui des jeunes en souffrance et nous avons une responsabilité à leur égard. Nous voyons sur le terrain une multitude de parents qui ont besoin d’être sensibilisés et conseillés et cela dans toutes les strates de la société. Il nous faut donc penser à un accompagnement à la parentalité numérique. Et lorsque les parents ne sont pas ou plus en mesure de protéger leurs enfants ou pire représentent une menace pour eux, alors la justice doit prendre le relai. Le retrait de l’autorité parentale numérique dans le cas où un parent abuserait de l’image de ses enfants porté par le député Bruno Studer, dans sa proposition de loi, me semble une bonne chose. Cette vigilance s’impose en effet car 50 % des photos publiées sur les forums pédopornographiques sont des clichés pris par les parents et partagés publiquement sur leurs réseaux sociaux. J’ai par ailleurs porté la même recommandation dans le projet de loi sur la protection de l’enfance qui vient de passer en deuxième lecture à l’Assemblée Nationale.


Un plan Marshall de l’enfance


Peu d’entre nous se sont confrontés à la réalité de ce que vivent les victimes. Il s’agit d’un fléau qui reste dans l’ombre, tant cela est tabou. Les violences faites sur les enfants restent un sujet majeur pour autant assez peu considéré par nos concitoyens. Il faut que tout le monde ouvre les yeux, que tous les adultes se sentent concernés. 

Aussi, devons-nous massivement renforcer nos actions pour que ces victimes soient entendues, écoutées, accompagnées et se sentent comprises et respectées à tous les âges et dans toutes les étapes de leur vie. C’est tout le sens des propositions que je porte à l’Assemblée Nationale.

Nous avons tous les rapports de l’Inspection Générale des Affaires Sociales, du Défenseur des droits, de l’Unicef, des Départements, des élus, des associations. Nous connaissons l’état de la situation et elle est critique. Il faut désormais un plan global pour l’enfance dont la priorité absolue doit être la lutte contre les violences faites aux enfants et l’accompagnement des prises en charge et la mise en oeuvre d’actions concrètes.

Le domaine de la protection de l’enfance est à bout de souffle, le Conseil national de la Protection de l’Enfance et de nombreux autres acteurs dont je fais partie réclament la mise en place d’un plan Marshall pour l’enfance. Nous devons fournir une véritable aide aux départements notamment et leur donner les moyens de mener des politiques publiques ambitieuses. L’Etat doit être au rendez-vous en matière de santé, de handicap, de justice, de formation, etc.


Les choses bougent mais il faut aller plus loin


Les grandes orientations du plan 2023-2027 de Charlotte Caubel, majoritairement axées sur les violences sexuelles, doivent être renforcées et accélérées. Formation des acteurs de l’enfance issus des milieux médical, enseignant et de l’animation, lancement d’une plateforme téléphonique pour les accompagner lorsqu’ils sont confrontés à un cas de violence ou encore diffusion d’une campagne de sensibilisation, tout cela était nécessaire et va dans le bon sens. Le 119 est d’intérêt général mais il n’est pas suffisant. Si le recueil des témoignages des victimes doit se poursuivre avec la CIVIISE, il faut activer un plan budgétaire en matière de volonté politique pour la protection des mineurs. Cela doit se traduire en volonté politique et comprendre les préconisations de la CIVIISE dont le Juge Edouard Durand éclaire le sujet et les actions à mettre en œuvre.

Dans les territoires, la protection de l’enfance est une priorité et engage des moyens considérables pour redonner de l’air à ce système à bout de souffle, comme le traduit l’augmentation constante des budgets consacrés à cette politique. En 2022, la dépense nette de protection de l’enfance a augmenté de 6,9 % au niveau national, reposant principalement sur les finances des départements. Certains d’entre eux ont même augmenté leur budget dans ce domaine de près de 70 % entre 2015 et 2023, ce qui en fait alors le premier poste de dépense.

Au-delà des territoires, il faut une augmentation des budgets au niveau national pour ancrer la formation et la sensibilisation sur tous les sujets de la protection de l’enfance, dans le monde physique comme numérique, mais aussi intégrer la prise en charge en soins psychotrauma des enfants et adultes qui ont libéré cette parole, et plus globalement la santé et le soin des enfants.

Le temps de l’enfant n’est pas le temps de l’adulte. Il reste tant à faire ! Nous appelons à des Etats généraux pour la protection de l’enfance en 2024. Nous attendons beaucoup de la stratégie gouvernementale de lutte contre les violences commises sur les enfants pour la période 2024-2027, dont les mesures seront dévoilées par la Première ministre à l'occasion du comité interministériel à l'enfance prévu pour le 20 novembre*, journée mondiale des Droits de l’enfant.

Avançons tous ensemble pour les enfants, il y a urgence. Nos enfants sont les adultes de demain. La protection de l’enfance doit être un sujet central pour notre société.



* à la date de l'écriture de l'article

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